
Le mot sextorsion associe « sexe » et « extorsion ». Il désigne le chantage exercé avec des photos ou des vidéos intimes : l'auteur menace de les publier ou de les envoyer à votre entourage si vous ne payez pas. Le matériel provient d'un appel vidéo que vous pensiez privé, ou d'images que vous avez envoyées vous-même. Les auteurs travaillent en réseau, le plus souvent depuis l'étranger, et misent sur la honte et l'urgence, deux leviers qui perdent beaucoup de leur force quand on connaît le scénario à l'avance. La règle qui vaut pour chaque variante décrite ici tient en quatre points : ne pas payer, couper le contact, conserver les preuves, déposer plainte.

Le scénario type, étape par étape
Que le premier contact ait lieu sur une application de rencontre, sur Instagram, sur Snapchat ou dans un jeu en ligne, la mécanique varie peu. Un profil séduisant vous écrit, avec peu de photos et une ville proche de la vôtre, Lausanne, Genève ou Fribourg selon ce que vous avez indiqué. La personne répond vite, flirte sans détour et propose très tôt de continuer sur WhatsApp, Telegram ou en appel vidéo, là où il n'existe ni modération ni bouton de signalement.
En vidéo, elle se déshabille ou diffuse un enregistrement préparé, puis vous invite à en faire autant. Tout est enregistré. Pendant ce temps, l'auteur a déjà relevé votre liste d'amis, votre employeur ou votre famille à partir de vos profils publics. Vient alors la menace : captures d'écran, liste de vos contacts, délai de quelques heures et montant à verser en cartes cadeaux, en cryptomonnaie ou via un service de paiement. Celui qui paie reçoit presque toujours une nouvelle demande.
Deux détails trahissent la manœuvre : l'insistance pour passer à la caméra avant toute vraie conversation, et une impatience inhabituelle. Pour les signaux visibles sur le profil lui-même, consultez notre guide pour reconnaître les faux profils.
Qui est visé en Suisse
La statistique policière de la criminalité 2025, publiée par l'Office fédéral de la statistique, est sans ambiguïté : dans les affaires de sextorsion, neuf personnes lésées sur dix sont des hommes, et 31,5 % des personnes lésées étaient mineures au moment des faits. Le profil des victimes diffère donc nettement de celui de l'escroquerie sentimentale, qui touche majoritairement des femmes selon la même statistique. Au total, la police a enregistré 57'761 infractions à mode opératoire numérique en Suisse en 2025, avec 36'572 personnes lésées dans la seule cybercriminalité économique.
Le chiffre réel est sans doute bien plus élevé, la honte poussant au silence. L'Office fédéral de la cybersécurité (OFCS) a reçu 64'733 signalements en 2025, dont environ la moitié concernait des fraudes. Vous n'êtes donc pas un cas isolé, et les polices cantonales connaissent ces schémas dans le détail.
La fausse sextorsion : l'e-mail à la webcam prétendument piratée
Une seconde variante se passe de toute séduction. Un inconnu vous écrit qu'il a pris le contrôle de votre ordinateur et vous a filmé par la webcam pendant la consultation de sites pour adultes. Pour appuyer son propos, il cite parfois un ancien mot de passe à vous, récupéré dans une fuite de données, et réclame quelques centaines ou milliers de francs en bitcoins sous 24 ou 48 heures.
Ces messages partent par millions. Il n'existe aucune vidéo et personne n'a pénétré votre machine. L'OFCS et les polices cantonales mettent en garde contre cette méthode depuis des années. La bonne réaction : ne pas répondre, ne rien payer, n'ouvrir ni lien ni pièce jointe. Si le mot de passe cité sert encore quelque part, changez-le immédiatement et activez la double authentification. Signalez ensuite le message à l'OFCS, puis supprimez-le. Pour distinguer ce courrier de masse d'un vrai chantage, regardez le contenu : un maître-chanteur réel envoie des captures précises de vous et nomme vos contacts, un message général sans élément concret relève de la fausse sextorsion.
Quand le flirt se transforme en conseil d'investissement
Une troisième méthode emprunte les mêmes canaux mais joue sur la confiance plutôt que sur la honte. Elle est connue à l'international sous le nom de « pig butchering » : la victime est engraissée avant d'être abattue. Le contact débute sur une plateforme de rencontre ou par un message prétendument envoyé au mauvais numéro. Pendant des semaines se construit une relation amicale ou amoureuse, sans la moindre question d'argent. Puis la personne mentionne, l'air de rien, ses gains en cryptomonnaies et propose de vous montrer la plateforme qu'elle utilise.
Cette plateforme est factice, mais soignée. Un premier petit dépôt rapporte en apparence, un retrait fonctionne même. Suivent des montants plus importants, parfois empruntés. Au moment de récupérer la somme, des « impôts » ou des « frais » apparaissent soudain, puis le contact disparaît. La statistique 2025 donne la mesure du phénomène : chez les hommes, la fraude à l'investissement en ligne représente 65,2 % des escroqueries signalées. L'OFCS a enregistré 3'485 signalements d'annonces d'investissement frauduleuses au premier semestre 2025, contre 729 un an plus tôt.
Une connaissance d'internet qui veut vous aider à investir n'est pas une chance, c'est un signal d'alerte, quelle que soit l'ancienneté de vos échanges. Le versant émotionnel de ces manipulations est détaillé dans notre dossier sur l'escroquerie sentimentale en Suisse.
Ce que recommandent les polices suisses
Les consignes des polices cantonales et de la Prévention Suisse de la Criminalité (PSC) n'ont pas changé depuis des années. Dans l'ordre :
- Ne payez pas. Ni la somme demandée, ni une partie « pour calmer le jeu ». Payer confirme que la menace fonctionne et vous inscrit sur une liste de victimes réceptives. Dans beaucoup de dossiers, les images ne sont jamais envoyées, parce que l'opération ne rapporte rien à l'auteur.
- Coupez le contact. Pas de négociation, pas de supplique, pas de justification. Bloquez la personne sur chaque canal, mais seulement après l'étape suivante.
- Conservez les preuves. Captures du profil, de l'intégralité de la conversation, de la menace, des adresses de paiement, noms d'utilisateur, numéros de téléphone et adresses e-mail, avec date et heure. Ne supprimez rien : la police en aura besoin.
- Signalez le profil à la plateforme. Les applications de rencontre et les réseaux sociaux suspendent rapidement les comptes utilisés pour du chantage. Instagram, Facebook et d'autres réseaux proposent en plus des formulaires pour faire retirer des images intimes, y compris à titre préventif. Pour les mineurs, des services spécialisés bloquent une image à partir de son empreinte numérique, sans qu'il faille la transmettre.
- Déposez plainte. En personne, au poste de police le plus proche, avec vos preuves. Les informations et le formulaire de signalement des polices suisses se trouvent sur cybercrimepolice.ch. La démarche est gratuite.
- Parlez-en avant que l'auteur ne le fasse. C'est le réflexe le plus efficace contre la menace elle-même. Informer brièvement votre partenaire, votre famille ou, au besoin, votre hiérarchie prive le chantage de son levier. Une phrase suffit : « Je suis victime d'un chantage sur internet. Si quelqu'un vous envoie quelque chose, ignorez-le et prévenez-moi. »
- Acceptez de l'aide. La Main Tendue répond au 143 jour et nuit, et les centres de consultation LAVI de votre canton reçoivent gratuitement et en toute confidentialité.

Ce que dit le droit suisse
La sextorsion n'a rien d'une zone grise. Menacer de diffuser des images intimes pour obtenir de l'argent constitue une extorsion au sens de l'art. 156 CP, passible d'une peine privative de liberté de cinq ans au plus ou d'une peine pécuniaire. Enregistrer un appel vidéo à votre insu tombe sous l'art. 179quater CP, qui réprime la violation du domaine secret ou du domaine privé au moyen d'un appareil de prise de vues. Depuis la révision du droit pénal sexuel entrée en vigueur en juillet 2024, la transmission non autorisée de contenus sexuels non publics est en outre expressément punissable (art. 197a CP, sur plainte). Concrètement, vous n'avez rien commis d'illégal ; la partie adverse, si, et à plusieurs titres. Vos droits face aux plateformes, par exemple le droit d'obtenir l'effacement de vos données, sont exposés dans Vos droits lors de rencontres en ligne.
Parents d'adolescents : les bons réflexes
Près d'un tiers des personnes lésées sont mineures, le plus souvent des garçons contactés sur Instagram, Snapchat ou des plateformes de jeu. Le danger tient moins à l'image qu'à la panique : l'adolescent paie avec son argent de poche, se tait par peur de la réaction à la maison. Si votre enfant vous parle, l'essentiel est une réaction calme, sans reproche. Ensuite, la marche à suivre reste identique : ne pas payer, conserver les preuves, signaler le profil, aller ensemble au poste de police. Les jeunes peuvent joindre la ligne 147 de Pro Juventute à toute heure, gratuitement et de manière confidentielle, par téléphone, SMS ou chat. Le mieux reste d'aborder le sujet avant qu'un problème ne survienne : un jeune qui sait que ces chantages sont produits en série, et qu'il a le droit d'en parler, panique beaucoup moins le jour venu.
Se protéger en amont
- Jamais le visage et le corps sur la même image. Celui qui souhaite partager des images intimes laisse hors cadre le visage, les tatouages, les cicatrices et les pièces reconnaissables. Sans identification possible, une image perd presque tout son potentiel de chantage.
- Pas de caméra sous le coup de l'émotion. Un appel vidéo avec quelqu'un que vous connaissez depuis deux jours ne pose aucun problème. Se déshabiller devant l'écran pour une personne jamais rencontrée en est un, aussi convaincant soit l'exemple donné en face.
- Vérifiez le profil avant de changer de canal. Restez dans la messagerie de la plateforme jusqu'à un appel téléphonique ou une rencontre, et passez les photos dans une recherche inversée d'images. Ce que les plateformes contrôlent réellement est expliqué dans Comment les plateformes vérifient les profils.
- Masquez vos contacts et votre employeur. Passez en privé la liste d'amis, les abonnés et la profession sur Instagram, Facebook et LinkedIn : c'est cette liste qui donne du poids à la menace. Voir aussi Données personnelles et applications de rencontre.
- Couvrez la webcam, séparez les mots de passe. Un cache-webcam coûte deux francs et retire toute crédibilité à la fausse sextorsion. Un mot de passe différent par compte, idéalement avec un gestionnaire de mots de passe.
Aide et signalement
- Police : 117 en cas de menace immédiate ; sinon, plainte au poste de police de votre commune ou de votre canton (Vaud, Genève, Fribourg, Neuchâtel, Valais, Jura).
- Urgences sanitaires : 144 en cas d'urgence médicale.
- La Main Tendue : 143, 24h/24, anonyme, également par chat sur 143.ch.
- Pro Juventute : 147 pour les enfants et les jeunes, 24h/24, gratuit.
- Aide aux victimes LAVI : consultation gratuite et confidentielle, anonymat possible, centres de consultation de chaque canton sur aide-aux-victimes.ch, numéro national 142 (ce n'est pas un numéro d'urgence).
- cybercrimepolice.ch : informations et formulaire de signalement des polices suisses sur cybercrimepolice.ch/fr/.
- Office fédéral de la cybersécurité OFCS : formulaire de signalement pour le phishing, la fausse sextorsion et les autres incidents sur bacs.admin.ch.
L'ensemble de nos guides de prévention se trouve dans la rubrique Rencontres en sécurité, avec notamment nos conseils pour un premier rendez-vous en sécurité.
Questions fréquentes sur la sextorsion
Que se passe-t-il si je ne paie pas ?
Dans la majorité des cas, rien. Les auteurs travaillent en série et se concentrent sur les victimes qui réagissent. Si des images sont tout de même envoyées, c'est une infraction supplémentaire qui renforce la plainte.
Dois-je supprimer mon profil et la conversation ?
Non. Réalisez d'abord des captures d'écran de tout, puis signalez le profil à la plateforme et bloquez-le. Une conversation effacée manquera ensuite à la police comme élément de preuve.
L'e-mail qui cite mon mot de passe est-il crédible ?
Le mot de passe provient d'une ancienne fuite de données, pas de votre ordinateur. Il n'y a pas de vidéo. Changez ce mot de passe s'il sert encore, signalez le message à l'OFCS et supprimez-le.
Où déposer plainte en Suisse romande ?
Dans n'importe quel poste de police cantonale ou municipale, en personne et avec vos preuves. Le site cybercrimepolice.ch, en français, indique la marche à suivre et propose un formulaire de signalement.
Mon adolescent est victime d'un chantage, que faire en premier ?
Rester calme, ne pas faire de reproches, ne pas payer. Conserver les preuves, signaler le profil, se rendre ensemble au poste de police, et rappeler à votre enfant qu'il peut appeler le 147.
Sources
- Office fédéral de la statistique, Statistique policière de la criminalité SPC 2025 (publiée le 23.03.2026) : infractions à mode opératoire numérique, part des hommes et des mineurs dans la sextorsion, part de la fraude à l'investissement en ligne, consulté en octobre 2026.
- Office fédéral de la cybersécurité OFCS, rapport semestriel 2025/II : nombre de signalements 2025, part des fraudes, annonces d'investissement frauduleuses, consulté en octobre 2026.
- cybercrimepolice.ch (engagement des polices suisses) : description du phénomène de sextorsion, formulaire de signalement, consulté en octobre 2026.
- Prévention Suisse de la Criminalité PSC, skppsc.ch/fr : recommandations sur le chantage en ligne et l'escroquerie sentimentale, consulté en octobre 2026.
- Code pénal suisse (RS 311.0, fedlex.admin.ch) : art. 156, 179quater et 197a, consulté en octobre 2026.
- Pro Juventute (147.ch) et Aide aux victimes Suisse (opferhilfe-schweiz.ch/fr) : offres de conseil, horaires, numéro national 142, consultés en octobre 2026.
Cet article ne remplace pas un conseil juridique.